Le cinéma algérien, une altérité de la bordure I

Qu’est-ce qui singularise le cinéma algérien contemporain des cinémas dits d’Afrique du Nord ? Qu’est-ce qui fait que, dès les premiers plans, nous pouvons sentir que nous sommes face à une cinématographique unique, fiévreuse et innovante ?

C’est le geste. Il y a comme une absolue nécessité de filmer, comme si le fait même de créer un plan relevait d’un acte fondateur. Fondateur de soi comme d’autrui. Cette altérité de soi, puissamment convoquée, est toujours, peu ou prou, prise dans les rets de son histoire, comme de son aspiration à déborder ce qui la constitue. C’est dans cette césure de l’histoire, dans cette bordure du soi que se déplie, comme se déploie, toute la puissance d’incarnation portée par la nouvelle génération de réalisatrices et réalisateurs algériens. Filmer le sentiment comme un paysage, filmer une rue comme un visage, filmer un horizon comme un secret, filmer le réel comme une poétique du sens. Tel est ce cinéma algérien contemporain, un cinéma qui ne peut pas ne pas se frotter à la forme pour réinsuffler un social pesant, un cinéma réjouissant pour l’œil comme pour l’ouïe, qui rejoint parfois sans le savoir l’ontologie du cinéma muet, à la fois photogénique et érogène, document et trace, émerveillement du quotidien comme sublimation du réel.

Al Djazira, Amin Sidi Boumediene

Pas un film algérien sans questionnement du point de vue ; d’où le voit-il ce monde et comment il le restitue. Ce qui est frappant, c’est de constater combien les cinéastes algériens, depuis la fin de la « décennie noire », retrouvent les gestes que d’autres illustres avant eux ont aussi saisi, des cinéastes qui comme eux ont connu la destruction comme la désespérance, des cinéastes qui eux aussi étaient comme écrasés par ce pays qui les voyaient naître en cinéma, que ce soit les cinéastes italiens d’après-guerre, Roberto Rossellini surtout, ou Oshima et Imamura, avec au cœur John Ford pour tout ce qui relève du paysage inquiété comme de la communauté.

Que ce soit Tariq Teguia (Révolution Zendj, Inland, Rome plutôt que vous) Malek Bensmail (La Chine est encore loin, Aliénations, entre autres), Lamine Ammar Khodja (Bla Cinéma, Demande à ton ombre) , Amal Kateb (On ne mourra pas) Amin Sidi Boumediene ( Demain, Alger, L’île) Hassan Ferhani (Afrik Hotel, Dans ma tête un rond-point), Yanis Koussim (Khouya, Un été à Alger) Nassima Guessoum (10949 femmes), Narimane Mari ( Loubia Hamra ) Karim Moussaoui (Les jour d’avant), Sofia Djama (Mollement, un samedi matin), Omar Belkacemi (El Moudja – La Vague) Nazim Djemai (La parade de Taos, A peine ombre), Mohamed Ouzinne (Samir dans la poussière), Damien Ounouri (Fidaï, Kindil) Bahia Bencheikh ( H’na Barra Nous, dehors) Dania Reymond (Jardin d’essai), Djemal Kerkar (Al Atlal).

Atlal, Djamel Kerkar

Le geste est documentaire, et quel que soit le genre du film, il s’enlace autant dans la langue (plurielle en Algérie !) que dans le territoire. Chaque personnage de ces multiples récits est constamment entre l’infini de ses désirs et la clôture du monde social dans lequel il est englué. Il est frappant de constater aussi combien ce geste est noué à une poétique du regard, combien le spectateur est invité à opérer en lui un voyage esthétique, alors même que ce qui lui est raconté est souvent une visibilité de son réel. Lorsque Hassan Ferhani filme les jeunes d’un abattoir de moutons à Alger, lorsque Sofia Djema suit les émois pathétiques d’une jeunesse aux abois, ou quand Nazim Djemaï accompagne un couple dans le secret de leurs désirs, nous sommes de plein pied témoins de leurs observations, empathiques et lucides, mais aussi de leurs poétiques où leurs arts se révèlent tout entier, dans une proposition d’un regard infini, sensible.

Après le geste, il y a le temps. Le temps de l’histoire, celui qui assigne comme il assomme. Chez cette nouvelle génération de cinéastes, il s’agit d’un temps re-contextualisé, un temps inquiété mais aussi aimé. En effet, aucun film algérien ne semble échapper au réel, à son inquiétude comme à sa passion, à son étourdissement comme à son accablement. Le réel tremble toujours chez eux, c’est ce qui insuffle leur engagement à filmer, et ce depuis les premiers temps, comme si déjà, de par l’Histoire, toutes les histoires, ils n’auront cesse d’y revenir. Ce n’est plus le monumental de l’Histoire, ce n’est plus non plus l’allégeance à un récit national, c’est un cinéma bien plus incorporé et sensible, à fleur de peau de ses personnages et qui semblent toujours un peu trouer la toile pour nous regarder, dans un face à face saisissant.

La parade de Taos, Nazim Djemaï

Etre un cinéaste algérien aujourd’hui relève d’un paradoxe entier. Alors qu’ils sont sélectionnés et primés dans des festivals internationaux réputés, et pour certains dans plus de soixante ( pour n’en citer que quelques-uns, le FID de Marseille, le Cinemed à Montpellier, Clermont-Fernand, Viennale en Autriche, le festival de Cannes, la Berlinade à Berlin, la Mostra de Venise en Italie, Locarno en Suisse, mais aussi au Fespaco au Burkina Fasso, ,en Asie, au Canada, à New York,) alors qu’ils sont tout autant repérés par la presse, programmés et honorés par les institutions d’art contemporain ( du MOMA à New York au Centre Georges Pompidou de Paris, outres les galeries qui n’hésitent pas à exposer leurs œuvres visuelles) ils demeurent dans une relative pauvreté à l’intérieur même de leurs pays. Pauvreté économique et industrielle plus que certaine, mais plus encore dans une relative invisibilité quant à leur exceptionnelle originalité. Contrairement au Maroc ou à la Tunisie dans une certaine mesure, l’Algérie est encore déficiente en ce qui concerne l’exploitation et la circulation des œuvres, il n’y a aucune école de cinéma, et seuls quelques festivals, et plus particulièrement les Rencontres Cinématographiques de Bejaia, proposent à leurs publics un panorama de la création récente, tant algérienne qu’internationale. Il est tout de même désolant de constater que le plus grand pays d’Afrique compte seulement une salle de cinéma pour 1,7 millions d’habitants dans un pays de 39 millions de citoyens. Sur les 400 salles existantes, 95%e sont toujours fermées, la majorité dans un état de délabrement avancé. Par comparaison, même si ces deux pays frontaliers connaissent aussi une crise industrielle de la distribution, la Tunisie (une salle pour 665 000 habitants) et le Maroc (une salle pour 775 000 habitants) sont bien mieux lotis. Ce qui signifie très concrètement qu’en dehors des festivals existants (Bejaia, Oran, Alger, Annaba) et de l’implication des instituts français, les films restent pour la majorité encore très largement invisibles du public algérien.

Or ces cinéastes œuvrent dans des conditions assez difficiles. Car ce qui distingue principalement les cinéastes algériens aujourd’hui de leurs prédécesseurs, c’est justement les conditions de fabrication. Il est bon de rappeler ici que le cinéma algérien nationaliste et nationalisé a bénéficié, durant de longues décennies, d’une implication budgétaire imposante de la part de l’état, pour des réalisateurs qui pour certains ( pas tous fort heureusement !) racontaient à l’envie, parfois jusqu’à l’indigestion, sa glorieuse histoire nationale et ce jusque dans les années 2000… De cette époque, Il demeure des cinéastes importants, de Mohamed Bouamari à Farouk Beloufa, Renée Vautier à Assia Djebar, Mohamed Zinet à Brahim Tsaki, sans oublier Mohamed Lakdhar Amina, Mohamed Chouik ou Merzak Allouache.

Produire et réaliser un film en Algérie relève donc encore d’un acte de résistance au sens premier, économique et artistique.  Résistance face à un état encore absent et qui lorsqu’il est présent le fait avec une degrés obscur et pénible d’ingérence voire de blocage, résistance face à une quasi inexistence de la chaîne industrielle de production – la co-production internationale devenant une nécessité primordiale pour que le film aboutisse, et enfin résistance face à l’invisibilité. Comment comprendre la permanence encore en 2016 de cette situation ubuesque alors même que le cinéma algérien attire de plus en plus l’attention des professionnels du monde entier ?

Kindil el Bahr, Damien Ounouri

Il y a le phénomène du téléchargement des films par Internet qui peut expliquer, en partie seulement, la raréfaction du public dans les quelques salles en activité, les films sont vus illégalement des mois avant leurs sorties en salle. Mais surtout, la responsabilité revient en grande partie à l’état qui contrôle les aides, privilégie encore un scénario national ou régionaliste, où le pire peut côtoyer le risible du côté des productions, ignorant ou feignant d’oublier la vitalité des jeunes cinéastes – le cas le plus frappant étant le moyen métrage Kindil de Damien Ounouri co-écrit avec l’actrice et scénariste Adila Bendimarad, seul film algérien présenté à la Quinzaine des Réalisateur à Cannes en mai 2016 et qui n’a pas reçu à ce jour le soutien financier qui lui était promis…

Face à cette absence de politique culturelle, les Rencontres Cinématographiques de Bejaia (RCB) créent des rencontres professionnelles depuis plus de 14 ans, avec une attention particulière dans le soutien à la création. Elle se traduit depuis deux ans par la création d’un laboratoire le  Bejaia Film Laboratoire, coordonné par Amine Hatou un forum international de coproduction pour les cinéastes du Maroc, d’Algérie, de Tunisie. Il s’agit pour les RCB très concrètement de participer à l’industrialisation du secteur par la création de deux soutiens : une aide à l’écriture et une aide à la post-production les talents d’aujourd’hui. Ces aides –  « Les Ateliers Sauvages Hafid Tamzali pour l’aide à l’écriture, le prix  « Mouny Berrah » pour l’aide à la finition, sont dotés, capital pour l’économie de ces projets. En outre, les cinéastes sont  aussi accueillis en résidence, étape fondamentale pour la création. Pour cette année 2016, plus de cinquante projets ont concourus, huit ont été retenus et accueillis afin de soutenir leurs projets et quatre cinéastes ont été primés. C’est un début, c’est aussi un défi afin qu’enfin les cinéastes qui, dans leur solitude, créent des œuvres remarquables, puissent continuer et développer leur art au sein de leur pays, et ce dans une perspective algérienne, africaine, et internationale. A nous spectateurs d’être toujours présents pour cette créativité qui nous rassemble autant qu’elle nous fonde.

Dans ma tête un rond point, Hassen Ferhani

Paris, décembre 2016

2 réflexions au sujet de « Le cinéma algérien, une altérité de la bordure I »

  1. Bonjour

    Je decouvre avec grand plaisir votre chronique… Qui j’espere sera plys fournie plus tard !
    Votre projet de texte est tres ambitieux mais sans rigeur et noyé de clinquant poétisant, sa qualite est l’inventaire des oeuvres/auteurs et des principaux problemes…
    Au plaisir de vous relire et avez vous un Fb.

    Merci

    • J’aime bien votre expression « clinquant poétisant » et  » sans rigueur » vous pouvez m’en dire plus ? et oui comme vous l’avez compris c’est un début….et oui NadiaCinema a aussi un facebook. Merci.

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