ENTRETIEN AVEC BENJAMIN STORA

Go Home de Jihane Chouaib est le récit de  Nada qui revient au Liban. Elle est devenue une étrangère dans son propre pays. Elle se réfugie dans sa maison de famille en ruines, hantée par son grand-père mystérieusement disparu pendant la guerre civile. Quelque chose est arrivé dans cette maison. Quelque chose de violent. Nada part à la recherche de la vérité. En chemin, c’est elle-même qu’elle pourrait découvrir. L’occasion de dialoguer avec l’historien Benjamin Stora sur les traumas de l’histoire liés à l’exil et au déracinement.

Quelle est la spécificité de l’immigration libanaise en France ? Elle semble bien distincte des autres, pour ne citer que l’exemple des Maghrébins de France…

Il y a une singularité spécifique et le film le montre très bien. Les libanais sont, à mon sens, à la fois des réfugiés et des immigrés. Ce ne sont pas des immigrés de type économique – tel que l’on connait avec les vagues d’immigrations Maghrébine, ou même d’une certaine immigration politique en rapport avec l’histoire coloniale. Là c’est bien plus compliqué, depuis les années 1950/60, ce sont des immigrations qui sont dans des rapports de guerre et de destruction. Ils fuient une situation d’apocalypse et de chaos. Ils sont poussés par l’histoire à quitter leur terre. Cela fabrique par conséquent des exilés au sens classique du terme, bien plus que des immigrés. Mais je dois ajouter que tout immigré est un exilé, car on ne quitte jamais sa terre volontairement, même si c’est par nécessité économique.
D’autre part l’image que j’en ai de l’immigration libanaise, c’est une élite intellectuelle et commerçante, au carrefour des langues et des cultures, dans un rapport profond et fécond avec le monde. Le Liban est un pays cosmopolite et on le voit bien dans le film, on parle plusieurs langues dans lesquelles les gens circulent. Cette mosaïque se retrouve aussi dans la diaspora libanaise, que l’on retrouve dans le monde entier, de l’Afrique Noire bien sûr en Amérique latine et aux Etait-Unis, en Europe et bien sûr en France. En outre, la France a une histoire coloniale avec le Liban à travers son mandat, lorsque le 28 avril 1920, elle est officiellement investie par la Société des Nations d’un « mandat pour la Syrie et le Liban ». La langue française est une langue d’affirmation culturelle et identitaire. Ce n’est pas le cas en Algérie, par exemple, c’est bien plus compliqué car ce n’était pas une langue désirée mais imposée. Dans le cas du Liban, voyager dans les langues c’est aussi une manière de créer un rapport au monde. Un rapport de passerelle et de circulation.

Comment expliquez-vous que ce soit Nada qui assume à elle seule la mémoire et la réparation, et non pas son père ou son frère ?

Dans les traditions méditerranéennes, ce sont les femmes les gardiennes de la mémoire. Elles la portent et la transmettent, pas seulement dans l’espace privé mais aussi bien dans l’espace public. Elles sont dans la persévérance mémorielle, c’est presque constitutif de l’identité féminine. A travers ce travail de mémoire et de transmission, il y a le désir aussi que la violence de ne répète pas, l’évitement d’une violence éternelle. Mais ce n’est pas que cela aussi, la transmission n’est pas unilatérale et simple, c’est bien plus complexe. Dans la dimension féminine de la mémoire il y a aussi l’entretien de la revanche. Il y a les deux aspects, éviter la répétition de la violence mais aussi ne pas l’oublier. Quand on dit ne pas oublier, il y aussi, malheureusement quelque part, l’idée de se venger, cela ne s’efface pas. C’est l’oubli impossible.

En quoi l’exil pour Nada relève d’un traumatisme, alors qu’elle a quitté le pays si jeune ?

L’exil est toujours un traumatisme. Le problème pour Nada, c’est qu’il se double de la peur. C’est la guerre et tout enfant est pris dans la peur que ses parents meurent, disparaissent à jamais. A l’exil classique – l’arrachement familial, la disparition des paysages, des odeurs, des points de repères familiers, à cela vient s’ajouter la question de la violence de la guerre elle-même. Et pour un enfant, c’est surtout le rapport aux parents. On veut qu’ils restent, malgré tout, nos parents. Qu’est-ce qu’ils ont bien pu faire ? A quoi ont-ils pu échapper ? Est-ce que ce sont toujours mes parents ? Ça reste un grand secret, une ambiguïté et en même temps quelque chose que l’on peut partager qu’avec très peu de monde. Nada ne peut le partager qu’avec son frère. C’est un double trauma.

Le trauma de l’exil est donc transgénérationnel ? Cela se transmet, tel un destin familial ?

Oui car c’est un rapport à la société, un rapport au monde. Tout peut disparaître d’un coup. Tout ce que l’on a pu acquérir, les biens matériels, les diplômes, la façon d’être, le rapport de sociabilité familiale, au travail, tout peut disparaitre. On vit dans cette situation d’un effacement qui peut se produire de manière instantanée, d’un coup. Quand on quitte une terre pour aller vers un autre pays, et que l’on est une jeune enfant entre 8 et 12 ans, il y a ce sentiment que ça peut recommencer. Même si on a réussi sa vie dans le pays d’accueil, il y a une précarité émotionnelle, identitaire, mémorielle, affective. C’est le sentiment de la fragilité qui reste.

Comment s’opère le processus de réconciliation avec soi-même alors ?

On ne quitte pas le sentiment de l’exil, c’est constitutif. C’est une identité hybride, complexe mais cela ne veut pas dire pour autant que l’on récuse le national, le pays dans lequel on construit une vie désormais. Ce qui est encore difficile à accepter, c’est que le passé est passé, on ne pourra jamais le corriger. On ne peut pas le changer. Le passé s’est accompli, et pour l’accepter, il faut avoir une certaine grandeur. Tout le monde n’accepte pas ce passage…

Diriez-vous que la création artistique peut jouer ce rôle pacificateur ? Nada va faire un acte fictionnel assez inouï, elle va se reposer, et se réconcilier, sur une tombe qui n’est pas celle de son grand-père…

La guerre civile au Liban a été très longue et la plus terrible des guerres, d’une cruauté intense. La culture est extraordinaire pour ce qu’elle peut donner et raconter. Dans les sociétés qui ont beaucoup souffert et qui ont subi des traumatismes, il faut qu’elles oublient pour vivre. Elles ne peuvent pas tout le temps vivre dans la remémoration, dans le passé perpétuel. En même temps il y a un oubli pervers, un oubli organisé par les états mais ça c’est autre chose. La perversion de l’Histoire c’est lorsque ces deux oublis s’adossent et se combinent, ce sont elles qui donnent les silences, les absences et les trous. Le processus est bien plus compliqué, ils ne veulent pas en parler, pour certains c’est fini, c’est comme certains personnages dans le film, et c’est cela qui est compliqué à détricoter.

Est-ce que le rentre chez toi ! restera toujours un invariant ?

On est, j’en ai bien peur, à l’heure actuelle dans un monde où les séparations sont bien plus fortes que les passerelles, les volontés d’exclusion sont plus présentes que les volontés de comprendre l’autre.

Un enfant dans la guerre est toujours éclaboussé par les actes des adultes qui l’entourent…

Elle est prise dans une dynamique, dans une relation avec la violence. Elle est dans un rapport de groupe, et le rapport au monde extérieur. Il y a dans la violence un aspect mimétique lorsqu’on est jeune, on est pris dans un rapport et le film le décrit très bien. C’est malheureusement le cas de beaucoup de jeunes à l’heure actuel, qui sont pris placés en situation de guerre sans qu’ils le veuillent. En cela, GO HOME est terriblement moderne et contemporain

Benjamin Stora

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Né en 1950 à Constantine, Benjamin Stora est historien et président du conseil d’orientation de la Cité nationale de l’Histoire de l’Immigration. Il enseigne l’histoire du Maghreb contemporain et des guerres de décolonisation à l’université Paris-XIII et à l’Inalco (Langues Orientales, Paris). Auteur d’une trentaine d’ouvrages, il a codirigé avec Abdelwahab Meddeb l’encyclopédie sur «l’Histoire des relations entre juifs et musulmans» (Albin Michel, 2013). Ses derniers ouvrages, parus en octobre 2016 : Une histoire dessinée de la Guerre d’Algérie avec Sébastien Vassant ( BD au Seuil) C’était hier en Algérie (un récit en images aux éditions Larousse) et La guerre vue par les Algériens avec Renaud de Rochebrune (chez Folio Gallimard)

https://benjaminstora.univ-paris13.fr/

GO HOME  https://www.youtube.com/watch?v=B1CP2xXQk7Y

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