Nassima Guessoum Nadine Naous cinéastes de notre temps

La 4ème édition du Festival du Film Arabe de Romainville, qui se déroule en ce moment et ce jusqu’au 17 novembre, a eu l’heureuse idée de programmer, en leur présence,  10949 femmes pour Nassima Guessoum et Home sweet home de Nadine Naous, deux films qui parcourent les festivals du monde entier. L’idée de les réunir pour un entretien croisée fut une évidence à l’image de leur films, récits de l’éclaircissement d’un monde obscurci par les guerres. 

L’entretien fut réalisé à Paris cet été 2015, publié dans l’excellente revue Mondes du Cinéma (numéro 7) il y a à répéter combien la parole des cinéastes est tout aussi primordiale que leur création.

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Dire déjà le plaisir éprouvé à écouter ces deux réalisatrices parler des films d’autres cinéastes. Elles ont toutes deux cette acuité de réflexion portée sur des films qui les font réfléchir. En tant que critique, c’est une joie réflexive, avec aussi la conviction que la rencontre sera à la hauteur de leurs exigences de regards, comme de leurs gestes cinématographiques. Proposer à Nassima et Nadine de croiser leurs voix fut une évidence, alors que c’était pour chacune une première. Il y a un continuum de la guerre qui les travaille, là au Liban, ici en Algérie, la langue française formant leur suture cinématographique. Quelque chose qui met en action leur volonté de créer un dispositif formel à la hauteur de leur récit, entre incarnation et témoignage.
Où et comment moi, fille de, puis-je filmer ce qui m’a été destituée, falsifiée, occultée? Comment filmer la destruction et l’oubli? Qu’est-ce cette image manquante? Cette parole absente? Expliciter leurs démarches de création est étroitement liée à leur recherche de récit. Raconter avec style pour ne pas accabler le réel mais au contraire en extirper ce qui fait sens, ce qui fait image de.

Vos deux films portent sur des personnages singuliers, porteur d’une histoire souvent occultée, avec ce désir très fort de transmission qui s’inscrit pour chacune dans un geste de filiation (une fille qui filme son père, une jeune femme qui filme une héroïne comme faisant partie de sa généalogie) Était-ce pour vous, à l’origine de vos films, le désir de combler une histoire trouée, voire effacée? De réparer l’absence? L’image manquante?

Nadine Naous (NN): Lorsque tu dis image, je pense à l’image du père. J’avais gardé de lui une image très idéalisée, pleine et trop présente. En le filmant, je voulais me confronter
à ce qu’il est en réalité. De fait, si je devais combler quelque chose, c’était l’absence de paroles, un trop grand non-dit que je voulais combler, face à un trop « présent d’images » si je peux me permettre cette expression.

Nassima Guessoum (NG): Pour moi, c’est l’image des femmes. Même si j’y allais souvent en vacances, mon vrai et premier intérêt pour l’Algérie venait de la guerre civile et de l’image que les médias renvoyaient. Il y avait une forte victimisation des femmes, c’est une réalité, mais elle était renforcée par les médias. C’était la femme en pleurs, la femme victime, la femme à sauver, la Madone de Bentalha. J’étais en quête d’une autre image, mais certainement pas la mère éplorée, de la madone qui me renvoyait à une autre icône, celle construite par le film de Mohammed Lakhdar-Hamina; la mère du Vent des Aurès. Dans un premier temps, j’avais besoin d’une autre identification pour me construire, surtout moi qui était fille de parents immigrés, avec l’image de ma propre mère prise dans un système patriarcal. Après il y a le vide. Qu’est-ce qui fait que moi j’habite là en France, c’est quoi la guerre d’indépendance algérienne?

NN: C’est ça qui nous lie Nassima, ce vide de l’exil…

10858489_10205322143306492_5425130716154440712_n Nassima Hablal, Alger

Le cinéma pourrait être votre territoire…

NS: Tu cherches une place et l’histoire de tes parents. Le fait d’être partie du Liban et de vivre ici me situe dans un espace de l’entre-deux, comme je le dis d’ailleurs dans mon film. Et ma question est de savoir alors comment je me place, où je me situe dans cette histoire familiale qui est reliée à la grande histoire du pays.

NG: Tu es partie après la guerre?

NS: Tu vois là ce que tu dis, c’est important. Car la guerre n’est jamais finie au Liban. C’était ça aussi, aller raconter cette histoire, savoir ce qui s’était passé durant mon absence, je portais une culpabilité de n’avoir pas été présente en prise avec la réalité quotidienne. En même temps, ce que j’ai reçu comme explication ne me convenait pas; que ce soit celle des gens ou ce que l’on m’a enseigné, je conteste une histoire officielle qui a été racontée et qui ne me convient pas.

La guerre vous a comme structurée dans votre démarche de cinéaste, elle vous relie à votre engagement de réalisation… tout en étant en guerre contre l’amnésie construite par l’histoire mémorielle, tout comme le trop plein ou le vide d’images de.

NG: Au sujet de cette histoire officielle que tu évoques Nadine, tout comme la guerre mémorielle, il y a une scène dans 10949 femmes où je filme le musée de l’armée, c’est elle qui a très concrètement le pouvoir en Algérie. La mythologie veut que le pays ait remporté la victoire par les armes alors que ce fut surtout un combat et une victoire diplomatique.
Le musée expose le roman national à travers des figures mises en valeurs; les femmes sont des martyrs et des poseuses de bombes. C’est ce roman national algérien que je mets en question avec la parole de Nassima qui agit en contrepoint. Ici en France, il n’y a rien, il n’y a pas de roman. Pour elle, la guerre ne s’est jamais arrêtée, elle explique bien comment les gens s’entre tuaient après l’indépendance, il y a eu le coup d’état avec des tortures. C’est une guerre sans fin que vit l’Algérie avec certes une accalmie de quelques années mais après Boumédiène…

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NN: Au Liban, les livres d’histoire s’arrêtent à l’indépendance, quand le Liban a cessé d’être sous mandant français. Après nous n’existons pas. Il n’y a pas eu d’accords sur les livres d’histoire et aucun ne raconte la guerre civile.

NG: Qu’est-ce qui reste? Qu’est-ce qu’on raconte? C’est un enjeu politique. En Algérie, il n’y a pas d’archives mais surtout les musées qui existent sont vides, les gens sont saoulés du grand mensonge national.

Nassima Guessoum, l’ouverture de ton film, c’est le cinéma qui filme la télévision algérienne, tu mets en scène le discours national, ce fameux mensonge., où dans un champ contre champ cinématographique implacable. C’était quelque chose que tu voulais dès le départ?

NG: J’arrive le 25 octobre 2009. J’ai commencé à me procurer une caméra et je me souviens avoir filmé les mêmes films que la télévision diffuse encore et toujours depuis le début de la télévision. C’était important pour moi de commencer 10949 femmes avec cette cérémonie du 1er novembre 2009 commémorant le début de la guerre d’indépendance algérienne.

NN: J’ai l’impression qu’il y a un fonds commun de fascination envers la télévision dans les pays arabes. Tu ne trouves pas Nassima qu’il y a matière à filmer l’histoire du pays à travers leurs télévisions? Contrairement à l’Algérie, au Liban nous n’avons pas de télévision nationale, il y a des chaînes privées très politisées, le Hezbollah a sa télé, le parti de Hariri, chaque télé a son générique de propagande et chacune raconte l’histoire du pays à sa façon.

NG: À chacun son Liban.

NN: Absolument!

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Vos films mettent en scène la parole de femmes et d’hommes qui sont porteurs et témoins de l’histoire de leur pays, comme un contrepoint essentiel à ce manque d’archives…

NS: Non seulement on a arrêté d’écrire les livres d’histoire, mais en outre l’histoire officielle ne raconte que la guerre civile qui a commencé en 1975 et qui s’est arrêtée en 1991. En 1993, une loi d’amnistie est votée, elle a créé une sorte d’amnésie. On s’est tous précipité pour reconstruire Beyrouth n’importe comment, pour rafistoler ce qui pouvait l’être et surtout sans prendre le temps de parler de la guerre. Allez hop, finissons-en! Il n’y a pas eu de travail de deuil, ni même de travail de construction d’une histoire collective. Aussi, à travers une petite histoire, la mienne, très privée et familiale, avec ses lacunes, j’ai tenté de combler les trous qu’ils nous ont obligé de creuser.

NG: Dans ton film Nadine, il y a une très belle scène qui représente ce que tu dis. C’est la séquence où tu es avec ton père à l’école, il dessine au tableau vert tout l’enchaînement de la dette avec les chiffres, les dates, dans un enchevêtrement dense de taxes et d’inflation de la dette. On dirait l’histoire du Liban. L’absurdité comme la complexité. Quand j’ai vu ce tableau, je me suis demandé si tu avais cherché ce type d’image symbolique, très forte. On sent bien aussi que ton père est dans un délire amnésique…

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NN: Mon père est dans ce délire comme tu le dis si bien. Il fait partie d’une génération d’hommes qui dans les années 60/70 avaient des idéaux et des rêves très forts, tellement qu’ils ont perdu presque prise avec le terrain, ils se sont accrochés à ça tant bien que mal…

NG: Oui, on perçoit bien qu’il ne peut pas quitter son école malgré la réalité de la dette gigantesque. S’il part il perd tout, tout s’effondre.

NN: Il le dit bien d’ailleurs dans le film lorsqu’il raconte tous les changements vécus. Après, chaque moment de guerre il y a l’accalmie, et c’est ainsi. Lui, ça lui va. Moi ça ne me va pas!

On ne peut pas dire que Nassima délire son pays.

NG: Elle a des moments d’amnésie elle, mais pas sur ça, pas sur son pays. Elle n’oublie pas.

Vos deux personnages n’ont aucune rancœur envers ce qu’ils ont subi, surtout Nassima. Votre démarche de cinéaste s’apparente à un acte de réparation et de restitution d’une dignité humaine niée, bafouée lorsqu’elle n’a pas été violemment attaquée…

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NG: Elle s’en défend d’être considérée comme une victime, elle le dit très clairement : « J’ai été marginalisée autant que d’autres hommes. » Pour elle, à cette époque de combat, il ne s’agissait pas de revendiquer une position féministe, il s’agissait avant tout de se battre. D’ailleurs tous les Algériens ont été arnaqués, femmes comme hommes. Elle est très lucide à ce sujet et elle n’oublie rien. Au sujet de la réparation que tu évoques Nadia, Nassima est déjà dans une opposition politique au mouvement général, elle est dans une intransigeance exemplaire, et à 85 ans elle n’acceptait toujours pas cette trahison du pouvoir politique algérien. Déjà à l’époque, elle ne rentrait dans aucuns codes. Même par sa manière de se vêtir. Une femme qui l’a connue en Algérie en 1948 se souvient d’elle portant des chapeaux extravagants sur les marches du palais du gouvernement. Elle ne voulait rentrer dans aucun code. Elle a pris ce risque-là. Elle dérangeait profondément par sa liberté d’être. En tant que personne et en tant que femme.

NN: Mon père est dans une résignation lucide, je vais faire avec et je ne lâche rien. Il n’est pas dans un rapport de force, c’est un personnage très rond.

NG: Je viens de me rendre compte que nos personnages ont un point commun. Je me souviens avoir demandé à Nassima : «Mais pourquoi tu ne t’es pas révoltée? » Elle m’expliquait qu’elle ne pouvait pas s’opposer à son pays pour lequel elle s’est battue. Il faut bosser, c’était sa manière à elle de ne pas se résigner. Elle est directrice d’école et elle forme des enseignants. Et dans les années soixante-dix, elle enseignait pour les jeunes. Déjà à l’époque, le ministère de l’éducation nationale lui tapait sur les doigts car elle emmenait ses jeunes accompagner la troupe de Kateb Yacine. Elle était comme ton père Nadine, elle oeuvrait à la transmission pour l’émancipation des jeunes Algériens.

Une séquence dans 10949 femmes marque une rupture, j’ai pensé à S21, la machine de mort Khmère rouge de Rithy Panh où, dans la salle de torture qu’il filme, il amène le bourreau à rejouer les gestes. Tu as choisi de filmer ce lieu de torture en Algérie, alors que nous étions durant une grande partie du film dans un huis clos avec ton héroïne…

NG: C’est une rupture formelle, unique dans le film. Pour cette scène, il y a aussi une rupture dans la narration. Tout d’abord j’estimais que ne je pouvais pas ramener une femme de 85 ans, qui fut la victime, dans le lieu de torture Ensuite, je l’ai fait après la mort de Nassima. Cela s’est passé dans un lieu vraiment particulier, la Villa Cezini. Une villa mauresque magnifique où l’armée française avait établi un lieu de torture avec certains régiments. L’état algérien n’a jamais su quoi faire de ce lieu. Il est gardé par l’armée algérienne, il fut bizarrement occupé par le Che lors de sa venue en Algérie en 1965 et il le savait, c’était symbolique. Cette résidence appartient à la présidence. C’était depuis le début la scène que je voulais tourner. Pour moi c’était important, Nassima est un personnage sans haine, adorable et aussi rigolote comme on le voit dans certaines séquences. Mais je ne pouvais pas rester seulement avec ça, sans tourner dans ce lieu. Il n’y avait pas qu’elle qui fut torturée dans cette villa, il y a des hommes, des femmes qui furent torturés par des Français. Des bourreaux qui, encore en 2007, étaient honorés par l’armée française. Par exemple Faulk, honoré et mort tranquillement en 2011. Nassima a écrit une lettre que j’ai lue pour cette scène. Il n’y a pas d’images d’horreur, pas d’images d’archives mais il y a ce plan, là.

C’est un plan de guerre…

NG: En effet, il n’y a rien de la guerre, si ce n’est cette scène-là. Car mon film est un huis clos.

Pour Home sweet Home, Nadine, tu as fait un choix formel radical avec l’utilisation de l’animation, mêlée aux prises de vue réelle. C’est assez rare surtout pour un film qui s’inscrit dans une démarche documentaire…

NN: C’était là dès le départ. Je me posais beaucoup de questions formelles, et surtout sur ma place dans le film. Suis-je devant ou derrière le champ? Car en fait je voulais être comme mes parents, objets de la caméra. À partir du moment où j’ai pris la décision de faire partie du film, il fallait que je sois un personnage et pas seulement moi, Nadine Naous, la fille de.
Il devait y avoir une construction dramatique à mon personnage. De même, je savais qu’il me fallait une voix intérieure, une voix off, avec un ton et une personnalité. J’avais travaillé avec des collages de photos et de dessins gribouillés, avec l’idée de faire un patchwork avec ce mélange des temps, subjectifs, un mélange de matières…

NG: Ce qui m’a beaucoup plu, c’est cette distanciation que l’animation apporte, avec cet humour qui prend une bonne place

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NN: L’humour s’est imposé au fur et à mesure, alors que ce n’était pas le but. Je devais faire une place à cette voix intérieure et avec cette animation j’ai été vers cet humour qui apparemment fonctionne. Au départ mon collage ne marchait pas, et l’animation m’est apparue comme une évidence avec le mélange des genres que j’aime beaucoup dans le cinéma, du western au film fantastique. L’animation c’est aussi mon enfance, la petite fille qui regarde son père comme un superhéros.

NG: Je trouve que l’animation nous montre l’enfant que l’on est devant notre parent, bien plus que le documentaire classique qui nous met côte à côte dans un rapport presque égalitaire. Cette animation devient une évidence, comme si c’était la forme idéale pour adoucir le poids assez tragique des guerres au Liban, une forme presque réparatrice face aux très nombreuses images de guerre que le Liban envoie au public occidental… Une forme qui réconcilie aussi.

NN: Il y a deux tragédies dans le film: ce que vit mon pays avec la destruction et les guerres et l’histoire d’un homme qui perd le projet de sa vie, un homme ruiné qui peut se retrouver à la rue.

NG: Il y a quelque chose d’ahurissant avec ce personnage, comment un directeur d’école peut avoir 2,5 millions de dollars de dettes?

Il y a un point de folie dans l’animation qui semble être la meilleure réponse face à cette réalité ubuesque.

NN: C’est tellement lourd et pathétique que je ne voulais pas qu’on s’apitoie encore sur moi, sur mon père, sur tout ce qui se passe au Liban, que ce ne soit pas un mélodrame. Il fallait trouver la couleur.

Alors qu’en est-il maintenant? Après ce travail de transmission qui semble être le passage obligé pour tout cinéaste, et plus encore peut-être pour les cinéastes d’ici et de l’ailleurs, qu’en est-il de vos prochains projets?

NG: Bizarrement, en France, je ne me vois pas faire un film ici.

NN: Je disais ça jusqu’à un certain moment mais plus maintenant. Même si je comprends parfaitement ce que tu dis Nassima. Mais tu vas voir, ça va se décanter, car c’est à travers toi que ça agit.

NG: Je n’ai rien à raconter d’ici. Rien ne m’inspire. J’arrive à décoder les gens alors qu’en Algérie il y a toujours de l’inattendu, les Algériens sont beaucoup plus free style, ils ont une capacité à m’émerveiller comme à m’énerver, que je ne trouve pas ici.

NN: Profondément, je pense que tous les films que nous faisons nous racontent.

10949 femmes de Nassima Guessoum, séance samedi 14 novembre 2015  à 16h00,  cinéma Le Trianon de Romainville

Home sweet home de Nadine Naous, séance dimanche 15 novembre 2015 à 14H00, cinéma Le Trianon de Romaiville

http://www.cinematrianon.fr/fichiers/festival-franco-arabe/2015/PROGRAMME_FFFA2015_Web_V3.pdf

Revue Mondes du cinéma http://www.edition-lettmotif.com/produit/mondes-du-cinema-7-2/

 

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