L’Algérie au cœur du monde libre

 « Les musulmans vont en pèlerinage à La Mecque, les chrétiens au Vatican et les mouvements de libération nationale à Alger ».  Amilcar Cabral, héros de la lutte pour l’indépendance bissau-guinéenne en 1968

Alors que des slogans d’une rare violence racistes ont fleuri cet été 2017 sur les réseaux sociaux algériens, des propos haineux à l’encontre des femmes et des hommes d’Afrique sub-saharienne, découvrir ce film nous fait prendre la mesure des profonds bouleversements qui traversent une grande partie des pays du Maghreb, et notamment l’Algérie. Comment en effet pouvoir imaginer qu’il y a 40 ans l’Algérie était la terre d’accueil de tous les damnées de la terre, à commencer par les Noirs africains, aujourd’hui humiliés, violentés  rejetés ?

Ce documentaire, réalisé par Mohammed Ben Slama et co-écrit avec Amirouche Laïdi, a été diffusé sur Arte le 16 mai 2017. Il revient, en détail, sur le rôle joué par l’Algérie au lendemain de son indépendance dans l’accueil des mouvements et des figures anticolonialistes et révolutionnaires du monde entier. Alternant des prises de vue sur Alger aujourd’hui et des archives en couleur et en noir blanc de l’époque, le film restitue l’âge d’or de la diplomatie algérienne. Et c’est bien dans cette soudure du temps présent au passé vibrant d’humanisme politique que le décalage s’instaure, un décalage éminemment poignant car nous connaissons tous la tragédie qui suivra fin des années 80, avec l’horreur d’une guerre civile qui a laissé des traces durables.

Le film semble vouloir faire acte de transmission d’un temps oublié par le public, voire inconnu par les algériens eux-mêmes : « Nous voulions saisir les étapes marquantes qui ont su redéfinir profondément l’équilibre mondial. En produisant le documentaire, nous mettons en lumière un épisode déterminant de l’histoire internationale et pourtant méconnu du grand public », déclare Yannis Chebbi le producteur.

Or la ville, encore fugitivement, porte les traces de cette extraordinaire histoire : Boulevard Che Guevara, Rue Patrice Lumumba, Avenue Nelson Mandela… les artères d’Alger accueillent toujours le souvenir des luttes anticolonialistes que la nation algérienne a hébergé.

Construit selon un fil chronologique qui débute à la déclaration d’indépendance de l’Algérie en 19262, jusqu’au choc pétrolier et ses répercussions sur le plan international en 1974, le film nous offre l’occasion de réaliser combien la mondialisation relevait non pas d’un projet uniquement axé sur la libre circulation des biens de consommation, mais d’un immense projet politique subversif, entre panarabisme révolutionnaire et politique anticapitalisme ; le capitalisme étant le nœud gordien de l’esclavage et  du colonialisme, à rompre définitivement.

Alger devient LA terre d’accueil des militantes et militants du monde entier qui luttent contre les dictatures, l’oppression raciale et coloniale. Pas un continent n’est oublié, pas une lutte écartée, le monde entier semble avoir trouvé en l’Algérie l’espace de liberté que leur propre pays n’offrait plus, de l’Afrique du Sud au Brésil, de la Guinée au Vietnam, de Cuba au Cap-Vert, et même l’Amérique du nord avec les Black Panters et notamment son chef Eldridge Cleaver. L’Algérie est un pays du groupe des non-alignés, il devient le point de passage obligé de tous les damnés de la terre,  Angela Davis et Leroy Eldridge Cleaver, le Che, Nelson Mandela, parmi d’autres.  De l’ANC (Afrique du Sud), du Frelimo (Mozambique), la SWAPO (Namibie, en passant par l’OLP (Palestine) et d’autres mouvements d’indépendance.

Les nombreuses archives nous révèlent le quotidien de ces réfugiés politiques, tous hébergés et soutenus financièrement par l’état algérien. C’est dans cette réalité de la vie militante que le film impressionne tant, tout semble se créer sous nos yeux, quelque chose est en train de se réaliser, un utopie en action. Alger devient tout à la fois une boîte postale internationale, des espaces de co-working, une logistique, des centre de formation et surtout le porte-drapeau des luttes révolutionnaires de tous les pays qui aspirent à la liberté et à l’autonomie.

Il y a un effet saisissant de fiction lorsque l’on voit marcher dans les rues d’Alger Eldridge Cleaver, chef de file des Black Panters. Un dialogue se noue avec les jeunes algériens qui tentent de comprendre comment un noir américain peut se battre dans son propre pays, la réponse lapidaire reflète la tension made in usa : « guns », les armes.

Pour rappel, entre 1962 et 1974, le pays fut d’abord dirigé par Ahmed Ben Bella puis Houari Boumediene après un putsch militaire en 1965. Un trouble s’opère pour tout spectateur qui connait l’Histoire, nous traquons à l’image ce qui pourrait déjà indiquer le futur à venir, ce passé que nous avons traversé, le déclin moral de cette Algérie si ouverte à la modernité…Un dédoublement lorsque nous retrouvons les hommes qui, encore maintenant, sont maintenus au pouvoir, tel Abdellatif Bouteflika fin stratège au niveau international, où Chadli, muet et facilement reconnaissable. Les spectres du futur sont présents, et le film ne cesse de nous offrir ce trouble temporel, où tout est signe, même lorsqu’ils sont incongrus comme par exemple l’association de résistance bretonne qui trouve refuge à Alger.

E 1990, près de trente ans après s’être entraîné avec les indépendantistes algériens, Nelson Mandela revient à Alger pour rendre hommage à ce pays africain en déclarant : « L’Algérie est mon pays. » C’est aussi semble-t-il le projet des auteurs de nous rappeler combien ce pays fut « notre pays » et peut-être, peut-être retrouver cet élan universel des droits de l’Homme.

Le film

Du début des années 1960 au milieu des années 1970, l’Algérie indépendante apporte un soutien important aux mouvements anticoloniaux et aux révolutionnaires du monde entier. Les Présidents successifs, Ahmed Ben Bella puis Houari Boumédiène, font d’Alger une terre d’accueil de militants en lutte contre l’oppression coloniale ou raciale. Alger la Blanche devient Alger la Rouge. L’internationaliste Che Guevara y établit la base arrière pour ses activités de guerilla en Afrique. Le leader afro-américain Eldridge Cleaver en fait le centre de rayonnement international du Black Panther Party. Alger est appelée, durant cette période, La Mecque des Révolutionnaires.

Réalisateur : Ben Salama – Auteur : Amirouche Laïdi – Image : Jean-Luc Andre – Montage : Thomas Marie

Production / Diffusion : Électron libre Productions, Version originale –  avec ARTE France, CNC – PRIX 2017 Festival de la Méditerranée en images – Marseille – Sélection Mémoire de la Méditerranée

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